Ingénierie vie privée
· 8 min de lecture

Pourquoi l'IA change la protection des données personnelles

Par Amine Gaaliche · brouillon rédigé avec Claude, relu et corrigé à la main

L'IA déplace le risque. Les programmes de conformité contrôlent efficacement l'accès aux lieux de stockage. Or, avec un assistant d'IA, le document part vers le cloud public par un simple copier-coller. Et c'est la personne habilitée à l'ouvrir qui l'envoie.

Une conformité pensée pour le stockage

Le 21 mars 1974, Le Monde titrait « Safari ou la chasse aux Français ». Le journal révélait un projet de l'État : interconnecter ses fichiers grâce au numéro de sécurité sociale. Le tollé a conduit en 1978 à la loi Informatique et Libertés et à la création de la CNIL.

Le droit de la protection des données a gardé cette logique, jusque dans le RGPD : savoir où sont les données, qui y accède et à qui elles sont transmises. Le registre de l'article 30, les mesures de l'article 32, l'analyse d'impact de l'article 35 et les contrats de l'article 28 reposent tous sur ce principe.

Le guide de sécurité de la CNIL décline ce principe : authentifier, gérer les habilitations, tracer les accès, chiffrer.

Rien de cela n'est dépassé. Mais ces outils ne pouvaient pas prévoir un cas : un traitement que personne n'a décidé.

Un geste que chaque contrôle laisse passer

Un mardi soir, une gestionnaire de paie doit expliquer un solde de tout compte à un salarié. Elle ouvre le dossier du salarié, auquel elle a accès, et copie le bulletin avec le numéro de sécurité sociale et le RIB. Elle colle le tout dans un assistant d'IA et obtient une lettre claire en quelques secondes.

Tous les contrôles ont pourtant fonctionné : la personne était habilitée, l'accès autorisé, la consultation légitime et journalisée. La donnée s'est affichée en clair, comme prévu, et rien ne surveille le presse-papiers. Quant aux outils de prévention des fuites, ils bloquent une pièce jointe, mais laissent souvent passer quelques paragraphes collés puis envoyés par une connexion chiffrée.

Il n'y a eu ni alerte, ni anomalie dans le journal, ni nouveau destinataire au registre. Le périmètre n'a pas cédé : il a été contourné, de bonne foi.

Renforcer l'ancien dispositif n'y change presque rien. Bloquer les sites des assistants d'IA pousse l'usage vers le téléphone personnel, hors de tout journal. Ajouter une règle à la charte informatique ne sert qu'après coup, pour chercher qui l'a enfreinte. Il faut donc une autre frontière.

Le droit suit le document

Le programme de conformité surveille les bases de données. Le droit, lui, suit la donnée. Ainsi, le contrat de l'article 28 doit fixer l'objet, la durée, la finalité, les catégories de données et les obligations de chacun.

Or un compte gratuit ouvert avec une adresse personnelle n'offre que des conditions générales, non négociées. Et si le fournisseur se réserve le droit d'utiliser ce qu'il reçoit, la situation se complique.

Pour un avocat, un notaire, un médecin ou un expert-comptable, s'y ajoute l'article 226-13 du code pénal. Il réprime la révélation d'une information secrète par la personne qui en est dépositaire.

Coller une pièce dans un service tiers constitue-t-il une révélation ? Nous n'avons pas qualité pour en juger dans votre cas. Quoi qu'il en soit, les deux textes visent le moment où la donnée passe à un tiers. Or ce moment échappe au programme de conformité.

Où placer la nouvelle frontière

Trois emplacements sont possibles. D'abord, le fournisseur peut filtrer, mais seulement ce qu'il a déjà reçu. Ensuite, une passerelle réseau peut inspecter le trafic chiffré, mais elle ne voit ni le téléphone personnel ni l'ordinateur portable hors VPN. Reste la machine : c'est le dernier endroit où l'on peut retirer les identifiants avant que quiconque les reçoive.

Ces approches sont comparées dans notre panorama des stratégies de protection des données personnelles. Placer la frontière sur la machine a un coût : un modèle local plus petit, un logiciel à installer, une relecture à faire. En échange, la donnée n'est confiée à personne.

Sur la machine, étape par étape

Le fichier est déposé tel quel dans la Bibliothèque. Avec Détecter, les Motifs repèrent les formats connus, comme un numéro de sécurité sociale ou un IBAN. La Reconnaissance d'entités repère les noms, les sociétés et les adresses. Les Expressions repèrent les termes que vous fournissez.

Enfin, l'Analyse approfondie, facultative et désactivée par défaut, s'appuie sur un modèle de langage local, sauf si vous choisissez son mode distant.

Les résultats sont ensuite fusionnés et dédoublonnés, puis propagés : un nom vu en page 1 est aussi marqué en page 4. Un dernier tri écarte les faux positifs. Par défaut, tout s'exécute sur votre appareil, sans modèle extérieur.

Une page numérisée est rendue en image à 300 dpi, puis lue par Tesseract dans la langue du document et en anglais. Les pixels des données trouvées sont ensuite recouverts, et une couche de texte consultable est reconstruite en dessous. Huit langues sont fournies : anglais, français, allemand, espagnol, italien, néerlandais, portugais et polonais. Un scan lu dans la mauvaise langue est mal lu, sans avertissement.

L'étape Réviser est imposée par défaut, car aucun modèle local ne repère tous les identifiants. Un fichier protégé ne se télécharge donc qu'une fois les valeurs trouvées validées. Comme cette étape peut être désactivée dans les paramètres, inscrivez aussi la relecture dans votre charte.

Caviarder supprime une valeur de façon irréversible. Encoder, en revanche, la remplace par un code réversible : le modèle d'IA ne voit que le code. Le Registre de codes conserve la correspondance, et Décoder remet les vraies valeurs dans la réponse du modèle, sans quitter votre machine.

Chaque code est propre à son dossier. Seuls les codes ajoutés à la main, avec Ajouter un code, valent pour toute la Bibliothèque.

À l'export, les parties cachées d'un PDF reçoivent aussi le code ou un marqueur neutre. Enfin, la Protection du presse-papiers remplace par leur code, dans le texte copié, les valeurs que le registre connaît déjà.

Ce qui sort de la machine

La mention « 100 % hors ligne » ne vaut que pour l'application de bureau. Son offre Pro ajoute un mode déconnecté, sans vérification de licence ni rapport de plantage. La version gratuite, dans le navigateur, envoie en revanche un signal anonyme à son lancement. Dans les deux cas, le document ne quitte pas la machine.

Une exception existe, que nous avons nous-mêmes mal décrite. Dans l'offre Pro, le mode distant de l'Analyse approfondie envoie le texte des pages au service que vous configurez, sur votre réseau ou chez un tiers. Il faut pour cela trois actions : activer l'Analyse approfondie, choisir le mode distant et indiquer l'adresse du service.

Notre page sur la sécurité affirmait en effet que le logiciel ne pouvait envoyer aucun document. Un audit interne a relevé l'erreur en octobre 2026, et la phrase a été corrigée. Par défaut, aucun texte de document ne sort de la machine, et le mode distant ne peut pas s'activer par mégarde.

Les limites d'une frontière locale

Cette protection ne couvre que les documents qui passent par l'outil : un document brut collé dans un autre onglet lui échappe. Elle suppose aussi une relecture et une charte, et ne dispense ni du registre ni des contrats de sous-traitance.

La loi de 1978 protégeait les personnes fichées. Or le salarié dont le bulletin a été collé ce mardi soir n'a rien accepté, et il ignore quel modèle l'a lu. C'est pour lui qu'il faut placer la frontière sur la machine.

Questions courantes

Pourquoi mon programme de protection des données ne couvre-t-il pas l'usage de l'IA ?

Parce qu'il contrôle l'accès aux lieux de stockage, et non l'usage qui suit. Or le collage vient d'une personne autorisée : aucun contrôle ne se déclenche, et le journal enregistre une consultation ordinaire. Et le service d'IA utilisé ne figure pas au registre, puisque personne ne l'a choisi.

Le fournisseur de cloud ne peut-il pas filtrer les données personnelles ?

Il le peut, et plusieurs grands fournisseurs le proposent. Mais ce filtre agit après le transfert, soit après le moment que visent l'article 28 et le secret professionnel. Il réduit ce que le fournisseur conserve, sans effacer la transmission.

Où doit se situer la frontière entre un document et le modèle ?

Avant le modèle, sur la machine où le document est ouvert. C'est le dernier endroit où il est en clair entre les mains de la personne habilitée. En effet, une passerelle ne voit pas le téléphone personnel, et un filtre chez le fournisseur arrive trop tard.

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